Elle s'interrompit brusquement, ignorant ses pensées qui vagabondait vers les cieux étoilés, puis s'effondra, sans aucun bruit, sur le sol marbré de blanc. Elle n'avait plus envie de pleurer, plus envie de rien. Elle incendia la rue déserte d'un regard brûlant de haine et ferma un instant ses paupières, espérant quelque chose qui n'arriverait pas.
- Est-ce vraiment prudent de rester dehors cette nuit ?
Son faible c½ur s'accéléra soudainement tandis qu'elle levait la tête. Ce murmure avait sans doute été imaginé par son âme épuisée, voulant la torturer à nouveau, car personne n'aurait pu arriver aussi silencieusement...
Il y avait cependant un homme, qu'elle ne pouvait distinguer clairement dans la moiteur opaque de cette nuit maudite, son visage semblait se mêler aux flocons ruisselant sur lui, chaîne de velours sournoise et séductrice, fantasme de son propre salut ; cet homme avait la pâleur du marbre.
Elle se releva maladroitement, sans le regarder, ses yeux fuyant cette réalité délirante qui paraissait être le fruit juteux de son imagination, se détourna lentement pour s'éloigner.
En un instant le visage inconnu surgit devant elle avec une rapidité anormale, elle voulu crier mais sa bouche semblait cloitrée, figée en un rictus apeuré.
L'homme étrange sourit, et susurra à nouveau :
- Imprudente et impolie...
Sa voix était un véritable bouquet aux mille senteurs plus délicieuses les unes que les autres, elle avait envie de la toucher, de la goûter du bout de sa langue... Les yeux toujours baissés elle répondit, tremblante :
- Pardonnez moi, vous avez raison, ce n'est guère prudent, j'allais rentrer.
Une de ses mains glissa à son coup, contact plus glacial que la froideur de cette sombre soirée d'hiver, et releva sa tête. Elle n'eut d'autre choix que de le regarder.
Il était à la nuit ce que le soleil était à un ciel azur, un prince majestueux, éclatant d'une sombre aurore luisante, dans un horizon rouge comme le sang. Tout en lui chancelait, frémissait d'un tonnerre mystérieux aux éclairs si puissants, si foudroyants qu'une vie s'y éteignait avant d'avoir eu le temps de faiblir. Son visage était un immense typhon, où deux puits noirs et profonds l'attiraient irrésistiblement vers son gouffre insaisissable. Sa vie n'avait pas d'importance face à la puissance dévastatrice de cet aimant gigantesque. Toutes les fibres de son frêle corps étaient irréversiblement attirées à lui, dont la face à la froide passion trahissait des vestiges de souffrances, et des bourrasques de tourments. Il n'y avait pas l'ombre d'une vie dans cette âme torturée, mais malgré la terreur, un désir piquant, serpent malicieux et imposant, montait en elle, de plus en plus puissant, implacable, ne lui laissant aucun choix...
Tandis qu'un flot de pensées tentatrices s'écoulait en elle, elle prit une brusque inspiration et s'enfuit dans le silence oppressant de la neige, glissant sur son visage.
Elle s'éveilla d'un soupir tourmenté, transie de froid, ses cheveux traçant des courbes de perles nacrées sur le sol. Son souffle s'étirait en volute de fumées sortant de sa bouche entrouverte en spirales irrégulières, et son c½ur battait une chamade folle, comme éveillée d'un cauchemar terrifiant. Cette nuit avait-elle été réelle ? Cet homme, son impérieuse tentation inventés ?
Elle se leva, et se dirigea d'un pas lent, inquiet vers la fenêtre de cette pièce vide et froide, aux voiles purs. La neige furieuse avait fait place à une douce trêve, et le soleil fondait sur la couche blanche, dévoilant peu à peu les multitudes de maisons ensevelies sous de pâles roches glaciales. Jamais cet endroit morne et triste n'aurait pu abriter l'inquiétante puissance de l'homme, issu, lui semblait-il, des profondeurs de son imagination fiévreuse. Elle senti des vagues de regrets l'envahir de toutes parts. Un rêve... Il n'était donc rien d'autre qu'un piètre mensonge, tiré par les ficelles de son âme, priant pour s'enfuir loin de cette infâme monotonie.
La déception coula en une goutte salée le long de sa joue. Elle aurait voulu lui hurler sa haine, à ce démon imaginaire, lui cracher ses pleurs au visage, et qu'il s'en repaisse, elle aurait voulu le tuer avec l'ardeur brûlante de sa tristesse, et qu'il lèche sa souffrance. Mais elle tremblait, faible ; statue de porcelaine dans la quiétude de ce matin maudit.
Elle resta longtemps, les yeux fermés, des tremblements parcourant son frêle corps. Tout espoir l'avait quitté, elle ne voulait que l'apercevoir à nouveau, dans un rêve fébrile peuplé de terreurs passées.
La nuit commençait à tomber sur les maisons englouties quand elle leva son regard perdu vers le ciel. Elle se releva rapidement et sortit, transie de froid dans sa mince robe blanche. Elle n'y prêta guère attention, cependant, contrôlée par l'envie impérieuse de retourner sur les tristes lieux de son rêve, dernier espoir de sa quête insensée.
Les rails de trains rongées par le temps s'étendaient dans l'immensité. Elle ralentit, et contempla l'horizon. Un arbre centenaire aux longues branches avides semblait lui demander de s'aventurer parmi ses racines grouillantes pour un voyage millénaire, et le ciel blafard s'obscurcissait rapidement, faisant voler son imagination vers d'autres mondes.
Elle avait froid maintenant, et le lourd silence anéantissait son espoir petit à petit. Ses lèvres dansaient frénétiquement en une vibrante litanie :
- Il ne reviendra pas, il ne reviendra pas, il ne reviendra pas...
- Qui ne reviendra pas ?
Un souffle doucereux sur sa nuque avait été le seul indice. Son ombre était si silencieuse... Il apparut devant elle d'un mouvement vif et sa bouche s'étira en un sourire sinistre.
- T'ai-je effrayé ?
Il ne parlait jamais plus fort que la brise, et elle dût lire sur ses lèvres les mots prononcés avec tant de douceur.
- Qui êtes-vous ?
- Je ne suis rien que ton faible esprit puisse concevoir, je suis ton salut, et ta vie, un rêve, un feu puissant, une illusion...
Il écarta ses bras en une ombre noire, des gueules de loups enragées semblaient se disputer l'arôme du prochain festin, ils hurlaient à la froide lune une inquiétante mélodie.
- Désillusion...
Elle voyait presque les longs museaux la gouter goulument, elle apercevait leurs ventres immenses à travers la brume sombre qui émanait de l'homme, elle sentait leur haleine brûlante sur son visage...
Elle s'écarta fébrilement de lui, luttant contre l'irrésistible attraction qui émanait de son corps. Cet homme exhalait la mort. Les vagues de désir qu'elle éprouvait ne pouvait être qu'un tour dément joué par un songe chimérique. Il n'existait pas, c'était impossible.
L'homme se délectait des pensées de la jeune femme, dont il se nourrissait en examinant son visage tourmenté. Ses yeux brillaient d'une flamme violente tandis qu'il devinait ses folles pensées. Il s'approcha à nouveau et leva une main glacée vers son épaule.
- Ne pars pas encore.
Elle aurait voulu fuir en criant, ne pas céder à la folie, et écouter la peur torturant son c½ur, mais son corps était figé sous la pression infime des doigts délicats de l'inconnu. Elle voulait rester, elle voulait entrer en lui et qu'ils s'unissent dans le plus ardent des enfers, elle voulait décimer sa vie et la lui offrir pour l'éternité.
Elle ne pouvait s'enfuir loin de cette envie inhumaine, elle ne pouvait résister au doigts crochus qui s'élançaient dans sa direction. Le flot de cris outrés qui ne cherchait qu'à quitter ce lieux mourrait dans sa gorge glacée, et elle restait pétrifiée, frêle poupée hébétée.
Il lui semblait que son souffle faiblissait, ses membres s'engourdissait s'abandonnant à une douce torpeur, elle ne distinguait plus rien, des nappes de brumes jonchant ses paupières. Elle s'éloignait de tout, croyant presque voler à travers le paysage mort qui les entourait. Elle ne le distinguait même plus dans le brouillard devenu opaque, elle s'effondra silencieusement sur le sol froid, et tout devint noir.
« Nuages, inlassables nuages gris et ternes lancés dans une danse funèbres autour de ton pauvre corps. » Ces mots inscrits dans une encre pourpre portait son écriture. Lorsqu'elle s'était réveillée, ce fut ces lettres qu'elle vit d'abord. Mais encore une fois, une preuve bien piètre de l'existence de cet homme. Ses pas fatigués la guidèrent paresseusement vers la chambre qu'elle occupait. Elle se sentait si faible, si triste, perdu dans cette confusion qui l'assaillait sans répit...
Gouttes d'eau glissante sur sa peau, se confondant à la buée tandis qu'elle noyait ses pensées sous un jet brûlant, comme si elle voulait laver son esprit souillé, comme si elle voulait purifier son corps. Ses yeux fermés tentaient de chercher le visage, de retrouver les souvenirs brumeux de cette nuit étrange. Elle se souvenait de l'arbre millénaire aux vieilles branches sages, et des rails infinis qui semblaient l'inviter à fuir, elle entendait les mots murmurés par la voix morne de l'homme, et son visage s'approchant, tandis qu'il riait à la lumière de la nuit. Il n'était plus en vie, c'était indéniable. Les lèvres tremblantes, elle sortit sur le carrelage froid de la maison, elle frissonnait, d'une terreur et d'un désir extrême. Elle marcha jusqu'à son lit et s'effondra en un sommeil lourd dépourvu de songes.
Elle rêvait de lui, enfiévrée, son visage trahissant le flot de souffrances malsaines qui se déversait en elle. Elle bougeait, en proie à de cauchemardesques démons issus d'un néant sombre et suffoquant. Elle s'empêtrait dans le purin de son enfer imaginaire où elle l'attendait... Oui. Elle l'attendait...
Elle ouvrit soudain les yeux, les battements de son c½ur battant une apocalypse essoufflée, elle n'était plus seule maintenant.
- Quel monde spectaculaire, aux reflets époustouflants de luminosité, se perd dans l'or acre de tes yeux. Je m'en réjouirais presque.
Elle sursauta, cherchant dans la pièce les gouffres sombres de ses iris, il l'avait rejoint.
- N'as-tu donc plus peur ? Toi, si vulnérable dans le couloir sombre de cette nuit...
- Vous m'avez suivi...
Elle était à bout de souffle, la chamade de son c½ur la tuait lentement, lui semblait-il, tandis qu'elle posait cette question, n'espérant même plus de réponse :
- Qui êtes vous ?
- Simple rhétorique, ne sois pas naïve, tu me décevrais...
- Vous êtes...
Ses yeux embués se perdaient dans d'infinies contemplations, penchés vers les cieux, loin de cette chambre étouffante, loin de ses bras avides et décharnés qui trépignaient de l'accueillir en leurs seins, loin de sa face aux mille tourments, aux râles lugubres, loin de sa funeste tombe.
- Vous êtes... la mort ?
Il ne répondit pas, l'observant avec ce même sourire fourbe qui la faisait frissonner d'effroi et d'excitation, puis il se leva, se confondant avec l'ombre des rideaux ondulant au vent d'hiver.
- Je ne pourrais porter son nom, commença-t-il doucement, la prétention qui l'accompagne pèserait sur moi avec la puissance d'un étau. Mais cette nuit est ta dernière, et je voudrais te la prendre en tâchant de la réjouir un peu. Non ; je ne suis plus de ce monde vivant, grouillant de pourriture infâme s'insinuant sournoisement dans la terre noire. Le monde que j'ai quitté ne me plaisait pas plus, mais quelqu'un me le rendait aveugle au son de sa voix, à la vue de son corps... Elle était ma vie et mon âme, que j'ai perdu en la voyant disparaître sous une tempête de lourds nuages gris et orageux, ployant comme dans une danse autour de son corps inerte. Je ne suis rien, qu'une ombre marchant le long des étroites rues, traquant une étincelle, un souvenir d'elle qui m'éclabousserait de sa lumière dans la plus lugubre des nuits... Je la cherchais...
- Qui était elle ?
- Cela n'a pas d'importance, elle n'est plus, et m'a emportée avec elle. Je ne suis que le cadavre de ses souvenirs, rien d'autres, un pâle pantin cherchant vengeance, en m'abreuvant du sang qu'on lui a pris. De toutes les saveurs, la sienne n'avait d'égale, je n'espère pas plus qu'une piètre imitation, mais tout de même...
Elle sentit un frisson parcourir son dos tandis qu'elle goutait à cet arôme si délicieux qu'est l'amour déchu. Elle voulait qu'il voit en elle cet amour, qu'il l'emporte dans ce monde funèbre où elle s'allongerait sur des débris de fleurs fanées.
- Je parcouru le monde plusieurs fois, espérant voir sa silhouette au détour d'un chemin... Je croisai d'insipides imitations de sa beauté, et m'en nourrissait de dépit, j'admirais leur sang qui fleurissait autour de leurs chevelures, offrant un admirable contraste avec la blancheur de leurs traits... J'aimais voir leurs yeux paniqués changer soudainement d'expression pour dériver loin de moi, j'aimais prendre leur vie sans remords, et me rapprocher ainsi de mon défunt amour.
- Suis-je l'une d'elles ? C'est pourquoi vous m'avez écrit ses mots mystérieux la nuit dernière ?
Il s'interrompit, et son visage s'illumina à nouveau d'une aura maléfique.
- Tu as ses yeux...
Un vent glacial s'engouffra en elle, tandis que ces mots l'ensevelissaient sous des nués de frissons.
En une éclipse sombre, il s'approcha d'elle, sans un bruit, sans un souffle. Ses yeux scintillant d'un cruel espoir. Il n'y avait enfin plus qu'eux, se dit-elle, plus qu'eux dans l'infini plaisir, dans son enfer aux mille tourments, dans son c½ur pillé, arraché sous la lune blême des pêchés. Plus qu'eux dans l'ivre bonheur, plus qu'eux scellant la plaie palpitante de son âme. Ils s'unissaient dans cette étreinte cachée des yeux suffocants d'anges déchus. Elle virevoltait dans la nuit des temps, en une valse gracieuse, irréelle, et il pillait le corps calciné qu'elle lui offrait de désespoir. Comme une étincelle éclairant l'âme impure. Éclat d'innocence rongé par une tempête obscure, majestueuse, reine des maux, les yeux rivés dans sa peine, sans même la voir.
Puis il mordit. La vie suintant de son pauvre corps alors qu'il s'en abreuvait courait sur le sol dans des courbes fantasques, tandis qu'elle hurlait, resserrant l'étreinte de l'amour douloureux, les yeux rivés sur son visage. Elle souriait, dans cet océan rouge aux vagues de plaisir, elle voulait se noyer dans ses mers pourpres et chaudes qui l'enveloppaient de caresses farouches. Les aiguilles froides plantées dans son cou semblait vouloir y rester pour l'éternité, et la frêle silhouette s'accrochait, ne voulait rien perdre de cette volupté si douce. « Oh mon amour, murmura-t-elle, quelle douce ironie, je t'avais donné ma vie, et tu me la voles quand même...» Les yeux emplis de larmes de délice, sa voix se perdant dans les brumes envahissant ses pensées, elle criait dans l'éternel silence, elle criait, grisée de liberté, allongée sur un tapis de fleurs de sang, elle criait de désir, elle criait de mourir, et ses appels s'effaçaient, se heurtant aux astres, penchés sur l'homme qui la tuait. Il léchait les gouttes sinistres sur la poitrine qui laissait échapper un dernier souffle de vie, puis se figea, en même temps qu'elle, dans l'ombre des étoiles, dans cette sphère de paix, où la rose des ses cheveux s'étalaient sur les draps carmins, se mêlant à son âme qui fuyait au gré des vents.