Le village endormi dans le plus sombre des rêves frémissait à l'ombre des arbres. Les visages ridés par la crainte éternelle accueillaient silencieusement les rares passants perdus au gré de leurs folles pensées, puis disparaissaient dans la chaleur des maisons rouillées, roussies par les ans et le sang coulant sur les légendes, monde glaçant prisonnier des feuillages épuisés. Les tristes manants fuyaient alors, maudissant leurs pas d'être arrivés, téméraires, jusqu'à la lisière hantée.
Il y avait un homme, dont la beauté n'avait d'égale que la prétention, non loin de la péninsule aux couleurs de mort. Il approchait, calme comme un fauve prêt à bondir, des maisonnettes grisâtres, glissant au milieu de ces fleurs déchues, un sourire figées aux lèvres. Il traversait la peur sans craindre sa vengeance et inspirait chaque souffle brumeux qui émanait du labyrinthe de branches, les yeux perdus dans les cieux aveugles qui dominait la forêt. Et les hommes sortirent, voutés, cassés, sculptés dans du marbre, chaque parcelle de leur corps souillée par la peur, les pupilles accusatrices. Ils combattaient sans bruit cet impétueux voyageur, qui trompait leur quiétude d'une impertinente présence. Ils détaillaient son visage clair, sa peau douce et jeune, ses longs cheveux bruns, ses iris innocents, son âme pleine d'espoir et d'arrogance avec la froideur d'une épée d'acier, tranchant son corps en lamelle d'or, répandant de la poussière d'étoile dans le c½ur en supplice des piètres compagnons du bois. Ils le repoussaient de toute la force de leurs frayeurs maladives, tentant inlassablement d'ensevelir le garçon d'images terrifiantes, guettant la peur comme le vautour guette sa proie. Mais le jeune homme ne reculait pas, et le combat perdurait dans les limbes argentés de ce champ morne, inquiétant, infini...
Puis lentement, avec mille précautions, les vieillards reculèrent, inclinant lentement la tête vers la lueur d'espoir idiote qui semblait briller au dessus du garçon comme une auréole argentée. Cet homme n'avait pas l'age de savoir, mais il parla, avec la voix d'un enfant naïf et heureux :
- N'ayez nulle crainte, oh tristes hommes, je vais allumer la flamme ardente qui s'éteint sur vos visages, je vais braver la forêt, et vous délivrer de l'infinie terreur !
- Alors le plus humble des villageois, l'homme qui était si agé que sa peau se confondait avec l'écorce répondit de sa voix grave :
- Pars, petit, pendant qu'il est encore temps. Nul ne peux braver les sages arbres nous défiant, cours, fuis, ne te retourne pas, car tu seras soumis à la tentation.
- Je ne fuierais pas, je braverais la peur avec la force de dix hommes, et reviendrai demain matin pour vous apporter la preuve de ma victoire !
- Tu ne sortiras pas vivant de ce labyrinthe rusé, petit, il est tortueux et te joueras mille farces qui t'emprisonneront dans la fatigue, puis te vaincra dans ton doux sommeil, si vivement que ta vie s'éclipsera en un souffle innocent.
- Détrompez-vous, vous ne pouvez m'en empêcher. J'irai ce soir même, et je combattrai ce bois vivant, j'en fais le serment !
L'homme sans âge poussa un soupir douloureux et tourna le dos à l'impertinence de cet enfant, longeant les longues herbes aux couleurs usées, dont la tige dépassait les longs cheveux blancs, crissant comme les dents d'un loup sous les pas lents des hommes déchus.
Le petit homme, lui, ne bougea pas, contemplant d'un air rêveur les arbres aux longs bras onduler vers lui, ruban de fumée noire flottant au gré du vent froid du crépuscule. Le soleil rougeoyant se couchait parmi les feuillages, et les maisons, brunis par le ciel ardent semblait s'agrandir en des ombres gigantesques, rejoignant les cimes des arbres en un pacte silencieux, éternel et sage. Il était seul maintenant, et frissonnait sous les assaut glacials des alizés d'automne. Il se leva, soudainement, et sans un regard marcha vers les portes ouvertes, gardées par deux troncs majestueux, pênetra dans la court du Dieu des ombres et s'y enfonça, ignorant les chuchotements terrifiés qui tentaient sournoisement de l'emmener loin de l'obscurité.
La nuit était maintenant tombée, et le jeune homme avait pour seule lumière la lune, princesse boudeuse de la nuit qui se cachait parmi les nuages sombres, lui jouant des tours effrayants. Le silence avait prit une ampleur magistrale, seulement rompu par le crissement des pieds timides sur les feuilles tombées. L'enfant ne savait par où aller, ses mains hésitantes dessinaient les contours des troncs aux bouches béantes, des branches basses, fragiles et fuyantes, qui crépitait quand, par mégarde, il en brisait une, perpétuant un écho douceureux dans la froide nuit. Il avançait sur des chemins imaginés, s'efforçant d'inventer une boussole d'or, qui l'éclairerait de sa douce et rassurante présence, mais il ne pouvait deviner les divins secrets de ce mystérieux labyrinthe, et sa douce confiance commençait à s'envoler en volutes de fumée.
Et il avançait, dans ce noir, absolu et sournois. Ses pas, de plus en plus hésitants le portait à peine. La terreur, rampant comme un serpent calme et silencieux, s'imiscait en lui. Il tremblait, tant la mort émanait de ce lieu maudit, de ce lieu déchu. Il aurait voulu fuir loin de cette voile noire, loin de ce silence agonisant, hurlant à la face de la lune des louanges tourmentées, loin de cette épouvante muette, loin de tout...
Puis, devant ses yeux brillants, survint une lueur luisante, luciole rassurante et chaleureuse. Elle tournoyait devant ses yeux en boucles d'or fin, laissant de la poussière d'étoile tomber sur les ruines de souvenirs abrités en ces lieux. Elle était une caresse brûlante dans le noir doucereux. Cette étincelle de vie semblait tracer les contours d'un chemin de son sillon étoilé, le guidant dans les ténèbres de cette nuit éternelle, réchauffant son c½ur froid comme le marbre. Il la suivit dans cette bulle où le temps s'égrenait infiniment, entourés de sabliers d'argent.
Puis la douce quiétude s'éparpilla en tourbillons obscurs, des lueurs perlaient, s'agrippant aux branches d'un arbre millénaire l'épiant de ses yeux profonds. Il semblait émaner de son visage vénérable un torrent de lumière douce. Des milliers d'étoiles semblables à celle l'ayant guider s'accrochaient, s'entremêlaient dans les branches, apportant la vie éternelle aux rides sillonnant le bois. Il semblait pleuvoir des perles dorées, poussière de diamants brûlant l'esprit du jeune innocent. Il n'osait s'avancer dans le brouillard brillant, de peur de briser cette infinie beauté, d'irradier au creux de flammes de la vertu dans cette forêt froide et morte. Puis, l'arbre parla, le son de sa voix évoquant des lieux plus vieux que l'aurore :
- Retourne sur ton chemin, mon enfant.
- Je n'ai pas de chemin, je ne sais d'où je viens ni où je vais, mais j'aurai franchi la forêt demain, je l'ai promis ! - Qui êtes-vous ? Êtes-vous un esprit ?
- Je suis le meneur, chargé de guider les âmes en peine jusqu'à l'ultime fin, tu as pénétré dans l'antre du démon, la vie quitte ton corps parmi cette poussière enchanteresse, tu la rejoindras bientôt, mais si tu veux aller en paix, tu dois rebrousser chemin.
- Je resterai en paix, je resterai pur ! Je provoque les esprits animant ces lieux, et les vaincrai !
- Ils sont invincibles, mon garçon, le bois est vivant, c'est un monstre capricieux, qui joue, désabusé, de toutes ces pauvres créatures l'habitant, il les manipule en fait d'immortels pantins, rebrousse chemin mon garçon...
- Je ne le pourrai pas, j'avance au gré de mes pensées, je ne sais pas où aller...
- Suis tes pas, ils te guideront, retourne-toi !
Sa voix disparut dans la brise, murmures virevoltant dans la noirceur des cieux. Le jeune homme, dont le courage feint s'effondrait en une pluie moite et froide, frissonna, les yeux levés vers les trous béants abritant le regard si profond du vieux guide. Toute vie semblait avoir disparu de cette souche ancienne, comme si le vent malicieux avait brusquement pris possession de ses racines fourmillantes, et lui avait prêté la vie un bref instant, dans l'éternelle et si cruelle nuit. Il sentait le froid s'enrouler autour de lui, âme maligne l'encerclant, l'emprisonnant dans ce labyrinthe gigantesque.
Il se retourna lentement, vers les branches pointant l'obscurité de leurs doigts crochus et couru sous les yeux brillant des loups hurlant à la lune, les feuilles dorées aux couleurs tristes de la clarté nocturne hurlaient sous ses pas précipités, attirant les corps lestes des prédateurs affamés, cherchant avec avidité les trop rares victimes s'aventurant sur ces terres maudites. Il courrait, poussé par la folie s'emparant de lui, il courrait en une quête aveugle, le sentier tortueux semblant se mouvoir sous ses pieds tremblant, il courrait sous les rayons argents, dans le silence immortel.
Le meneur l'avait dit, ses pas le guidait. Il arriva bientôt à laurée du bois, le village endormi semblait mort depuis des siècles, et les hautes herbes lui donnait l'impression d'offrir un repaire calme et rassurant. Il s'effondra sur le sol, la tête levée au ciel, un sourire tordu sur ses lèvres ; il riait d'avoir trompé la mort dans cette lueur sinistre, il riait d'avoir défié les légendes suffoqués des vieux hommes, lui avait vaincu, il était invincible !
Mais un désir impérieux, enfouit en son âme douloureuse guida à nouveau son faible esprit. Il se leva doucement, et se dirigea vers le cimetière, qui paraissait briller sous un halos sacré. Les rayons de la lune éclairait les épitaphes, devinant les noms des défunts tandis qu'il s'en approchait. La terreur pris à nouveau possession de son corps, mais elle ne pouvait vaincre la volonté de la forêt enchantée. Le souffle sournois le guidait vers une tombe majestueuse, à la sépulcre d'argent. Il s'agenouilla sur le sol nu, aux sillons glacés et leva respectueusement le visage, jusqu'au nom du défunt, inscrit sur la pierre froide. Ses iris frémirent d'horreur, tandis qu'il laissait échapper un long cris horrifié, ce qu'il vit fut la mort, dans le pâle reflet que lui offrait la nuit, ce qu'il vit, fut son nom inscrit en lettres tranchantes sur l'épitaphe.
La triste pierre offrait un miroir à son épouvante, il voyait son visage s'émacier, perdre vie, brûlant chaque parcelle de son corps, le voutant, le jetant à terre, le torturant avec le calme le plus froid. Il sentait sa jeunesse s'évanouir sous cette nuit damnée, elle semblait s'élever en siphon de fumée noire, fuyant le barrage de ses lèvres d'où des râles étouffés hurlait la souffrance. Il était seul, et la mort se jouait de lui, là où la lune elle-même rit des tours démoniaques de ses servants. Il était seul dans l'ultime seconde de son existence, vie atrophiée en une nuée de maux doucereux. Il était trop tard, le vieil arbre l'avait énoncé ; la forêt prenait son innocente existence; pour nourrir les perfides enfants de la nuit.
La douleur s'évapora en un souffle brisé, le laissant tremblant sur le givre froid, homme faible aux dernières lueurs de sa vie. Puis ses yeux fatigués furent éblouis par une lumière aveuglante, poignardant son âme d'une épée d'or et de diamants. Des doigts qu'il devina infiniment gracieux le soulevèrent telle une plume douce et tendre, et disparurent embaumant l'air d'une caresse. Il ouvrit les paupières et contempla l'ange penchée sur lui.
Sa peaux irradiait comme mille joyaux, devant son visage émerveillé, et ses longs cheveux formaient une cascade d'ébène glissant jusqu'à ses hanches. La déesse avait de grands yeux dorés, emprunt d'une bonté et d'une cruauté qui le terrifiait. Une longue robe pâle tombait sur ses hanches, offrant une clarté irréelle dans le sombre cimetière. Elle sourit, découvrant des dents aiguisés, contrastant avec ses lèvres rouges sang.
- Je suis venue t'emmener au plus profond de la forêt, là où tu resteras pour l'éternité.
- Suis-je en train de rêver ? Dit-il l'homme d'une voix millénaire.
- Je n'oserais l'espérer, hélas...
- Qui êtes-vous ?
- Je suis la mort murmura-t-elle tristement, et sa voix aux bouquets de rose devint mélancolique. Je viens t'emporter là où errent les tristes combattants de la forêt. Un monde sans espoir ni loi, où l'esprit malin te transformera après avoir englouti ton filet de vie.
Le vieux c½ur de l'homme s'accéléra, tandis que le visage magnifique éclatait d'un rire inhumain. Il ne voulait vivre dans l'éternelle damnation, aveugle dans l'obscurité pour toujours, rendu fou par la douleur et la peur.
Il s'enfuit en courant, loin du ricanement du démon, restée immobile face à sa tombe. Il couru dans la gueule du diable, de toutes les forces de ses membres trop usés, il couru jusqu'à en perdre la raison, entouré des arbres malfaisants, il couru et se perdit dans le labyrinthe monstrueux, où les adorateurs de la nuit se repurent de son cadavre sec et souillé par l'âge. Et ses cris retentirent, brisant le silence suffoquant du bois hanté.
On raconte que son âme erre toujours parmi les branches acérés, à la recherche de sa jeunesse volée.
